Dans le Salon de Marcelle Alix #1

Saturday, January 26, 2019 16:30-19:00 CET




Description:
Mathieu Kleyebe Abonnenc en conversation avec Anna Colin, curatrice associée à Lafayette Anticipations et directrice de l'école d'art expérimentale Open School East au Royaume-Uni.

L'exposition en cours "Fossile et Psyché" poursuit une recherche concentrée en Guyane, territoire dont Mathieu Kleyebe Abonnenc est originaire. Cette discussion reviendra sur le parcours de l'artiste, en s'appuyant notamment sur la projection du diaporama 'Préface à Des fusils pour Banta' (2011) qui a initié sa collaboration avec la cinéaste guadeloupéenne Sarah Maldoror ou l'intérêt commun de rejoindre des processus coloniaux et décoloniaux à travers différentes histoires longtemps minorisées de la création (cinéma expérimental et musique minimale).

La discussion aura lieu en français.


Dans le cadre de l'exposition de Mathieu K. Abonnenc "Fossile et psyché"

8.11.18 - 26.01.19
Vernissage jeudi 8 novembre, 18h-21h

Le savoir chez Mathieu Kleyebe Abonnenc n'est pas loin d'être une performance du rêvé. Chaque fois qu'il est au plus près de la matière et de ses opérations complexes, on ne peut s'empêcher de penser qu'il est aussi au plus près du rêve. Cet apprentissage du rêve dont l'artiste se sert au quotidien pour évoluer passe par l'affirmation de vies parallèles, dont nous connaissons au moins deux versants marquants : la vie du chercheur, toujours prêt à réunir sa famille de penseurs et d'artistes, et celle de l'explorateur, utilisant son corps pour accéder à sa propre mémoire, partiellement enfouie dans le sol de la forêt guyanaise.

CB: Mathieu entretient un rapport au temps plus indomptable que chronologique, travaillant des manières de s'ouvrir à ce qui est différent, à l'image de la forêt ou de la Savane, perçues comme créatures vivantes et imprévisibles dans l'œuvre du poète et écrivain Wilson Harris, originaire de la même région (le plateau des Guyanes) que lui. La vision intense et très imagée de l'écrivain accompagne l'artiste jusque dans les processus de fabrication de ses œuvres récentes. L'exposition encore en cours au musée de Rochechouart est une très belle invitation au voyage. Chaque œuvre montre une nature instable et louche, capable de bifurquer, comme au pays des eaux qu'est la Guyane. L'exposition est l'endroit où les rêves restent accessibles, à portée de main. Les œuvres se découvrent comme nous en constante évolution, elles fluidifient cet accès à l'inconscient et rendent palpable ce dénominateur commun qui nous lie tous aux paysages : qu'ils se taisent ou qu'ils livrent leurs secrets, il faut en découdre avec la possibilité d'un renversement brutal (moment où le positif cesse de l'être, où il glisse vers le négatif, et inversement). Toute matière précieuse née des entrailles de la terre est hérissée de croyances et de destructions, c'est ce que murmurent ces peintures rouges palpitantes et tranquilles qui rapportent par leur légende (Etudes pour la chambre de la rançon (Atahualpa), cinabre sur châssis en cuivre, 2018) leur nature vénéneuse et incontrôlable.

IA : Je reviens sur Wilson Harris et son texte « Fossile et psyché », dans lequel il souligne la capacité moderne à prendre de la distance vis-à-vis d'un manque de liberté passé et à nous illusionner sur la liberté offerte par le présent : il analyse plusieurs œuvres littéraires traitant d'expéditions comme étant en creux, des récits d'exploitation. Tu parlais de paysage et de mémoire enfouie: aucun paysage que nous explorons n'est en réalité nouveau selon Harris, il nous ramène à un paysage mental, lieu de « découverte authentique »* de notre passé, de notre propre aliénation, de ce qui continue à nous encombrer au fil des générations. Cet élan vers le paysage guyanais est moins un retour aux sources pour Mathieu, qu'un chemin de traverse régulièrement emprunté. Tu évoquais l'autre jour ses œuvres anciennes, réalisées en « found footage », comme Le Bord du monde (2003). La forêt était déjà là. L'exploration était mentale avant d'être concrétisée par plusieurs voyages retour que l'artiste a effectués le long du fleuve Maroni à la recherche de Wacapou, village d'orpailleurs disparu où se trouvait la maison de sa mère. Son exposition précédente à la galerie, Chimen Chyen (2015) narrait l'un de ces premiers voyages qui s'était soldé par un échec à trouver la maison, et par la destruction partielle et fortuite des images super 8 qu'il avait ramenées. Fossile et psyché révèle une pénétration plus profonde de Mathieu dans la forêt qui recouvre aujourd'hui l'ancien village de Wacapou. Les objets témoins de l'emplacement du village - trouvés grâce à un guide local - et les matériaux qu'il utilise comme substituts du mercure polluant les rivages du Maroni (cinabre brossé sur des cadres en cuivre, gallium versé dans des carapaces de tortue) sont autant de signes, dans l'exposition, de l'apprivoisement partiel du paysage. Comme une capacité acquise avec le temps de s'approprier son propre passé et de faire face plus directement à ce qui forme notre inconscient.

CB : Je crois que Mathieu voit de plus en plus ses productions comme des parties de cette créature vivante qu'est le paysage. Toutes ses propositions récentes augmentent sa vison d'une réalité physique et même charnelle à travers laquelle la matière étreint et mord comme chez le réalisateur Ciro Guerra (L'étreinte du serpent, 2015). L'œuvre poursuit au fil de sa vie une lente mutation qui est aussi celle de l'humanité, il y a forcément enchevêtrement, contamination et même symbiose. La variété des matériaux utilisés à Rochechouart comme à la galerie ne contredit pas l'envie chez Mathieu de provoquer des évènements qui puissent se relier par des principes de vases communicants, soit une mécanique des fluides par laquelle le contenu s'équilibre indépendamment du volume et de la forme de son contenant. Les formes de l'exposition sont ainsi, elles ne rêvent que de laisser échapper quelque chose (un souffle, une musique ou encore des composés toxiques naturels ou chimiques), comme on libère la parole, sachant que le mot peut nous « mettre en marche ». Il peut conduire très loin si l'on s'en réfère encore à Wilson Harris : à la reconstitution du Moi comme à l'Autre, à une certaine complétude qui passe par la compréhension de rythmes puissants avant de trouver le sien propre. Vivre au risque du paysage comme au risque des autres. Penser la mort comme un travail collectif encore en suspens ou l'exposition en tant que forme de la réconciliation. Je terminerais par cette citation qu'un ami m'a récemment envoyé : « peut-être, comme les survivants de la guerre eux-mêmes, avons-nous besoin de raconter encore et toujours, jusqu'à ce que nos histoires de mises à mort, de frôlements de la mort ou de vies épargnées nous aident à faire face aux défis du présent. »**

IA : les expositions de la galerie et de Rochechouart s'achèvent sur la projection de Wacapou, un prologue ou Une pièce dans la maison de ma mère un film qui rejoint par endroits l'entreprise narrative de Secteur IX B (2015), réalisation précédente de l'artiste. L'héroïne de ce dernier est atteinte d'hallucinations dues à l'ingestion de médicaments provenant de la « boîte à pharmacie coloniale » et semble contaminée par son objet d'étude, l'expédition Dakar-Djibouti évoquée par Michel Leiris dans L'Afrique fantôme. En changeant de continent et se rapprochant de son histoire personnelle, Mathieu revient à une méthode de production plus simple, réalisant un montage d'images d'archives empruntées à l'anthropologue Michèle Baj-Strobel et à sa mère, et de plans tournés avec Victor Zébo sur le fleuve Maroni puis dans la forêt recouvrant Wacapou en décembre 2017. La musique composée par Thomas Tilly mais aussi par Mary-Jane Leach soutient cette forme qui, bien que plus abstraite, souligne la même possibilité de se trouver contaminé, voire profondément affecté jusqu'à notre inconscient, par ce que nous observons ou cherchons. Le paysage-archive considéré comme mémoire des événements passés permet de revivre le trauma, plus que de l'étudier de façon distanciée. Il me semble que nous partageons toutes deux l'idée d'un passage alchimique de la mémoire historique à l'œuvre d'art.

*Wilson Harris, Fossil and psyche, Ocasional publication, African and Afro-American Studies and Research Center, The University of Texas at Austin, 1974.
**Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde - Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, Les Éditions de la découverte, Paris, 2017, p75.

Mathieu Kleyebe Abonnenc est né en 1977, il vit à Sète (France). Ces dernières années, il a exposé son travail à la Fondation Jumex, au Kunstforum Bâloise (2018), au MMK Francfort (2016), à la Kunsthalle Basel, au Bielefelder Kunstverein (2013) ou à la Fondation Serralves à Porto (2012). Il a participé à la 56ème Biennale de Venise (exposition internationale et Pavillon belge, 2015), à la 8ème Biennale de Berlin (2014), à la Triennale, Paris (2012) et à Manifesta 8 (2010). Il est lauréat du Prix Bâloise pour l'Art (2015) décerné dans le cadre de la foire Art Basel.
Fossile et Psyché est organisée en parallèle de l'exposition Le Palais du paon au Musée départemental d'Art contemporain de Rochechouart (jusqu'au 16 décembre 2018).

Vernissage de Mathieu K. Abonnenc "Fossile et psyché"
Portrait of the artist as a night reader (after Marseus Van Schrieck), by Marcelle Alix
Location:
Galerie Marcelle Alix (Click here to get informations about Galerie Marcelle Alix)
4, rue Jouye-Rouve
75020 Paris
M° Pyrénées, Belleville
France
Phone : +33 (0)9 50 04 16 80
Mail : demain@marcellealix.com
Twitter account : marcellealix
Internet Site : www.marcellealix.com

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Date: Saturday, January 26, 2019
Time: 16:30-19:00 CET
Duration: 2 hours 30 minutes
Category: Art & exhibition opening*
Keywords / Tags: Mathieu K. Abonnenc, Mathieu Kleyebe Abonnenc
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